« Alors que vous le présentez
comme un truc dominant depuis au moins 150 ans Les caractéristiques
que vous prêtez au « capitalisme » sont incompatibles avec
son existence comme système stable....
! »
Ce
cher Eric découvre une fois de + la lune.
Ce
système est « un colosse aux pieds d’argiles », cher
ami. Vous ne le saviez pas ? Voyez le nombre de crises qu’il a
engendré depuis 150 ans, de par ces excès justement ; crises
dont il a parfois eu du mal à se redresser. On ne saurait donc
parler de « système stable ».
« Les "grands dirigeants
capitalistes" seraient donc plus que tous les autres marques par
ces tares, et tout d’un coup, ils oublieraient tous cela pour
coopérer afin de se partager le pouvoir en
frères... »
D’une part, vous admettez implicitement que vos « grands dirigeants capitalistes » sont en quelque sorte les « maîtres du monde ». Comment alors vous, le fervent chrétien, pouvez-vous tolérer qu’une poignée d’individus, aux actes essentiellement dictés par des considérations bassement matériels, puissent à ce point dominer le monde ?
D’autre part, sachez que la « révolution » que j’appelle de mes vœux sera un processus graduel, plus ou moins long. Il ne s’agira pas, en clair, de tout bouleverser du jour au lendemain, au même moment dans l’ensemble des pays, loin de là. Ce qui signifie que vos « grands dirigeants capitalistes » (pour la plupart ; du moins est-on en droit de le penser, en effet) chercheront à conserver ou faire fructifier leurs immenses richesses en des lieux qui leur seront les plus cléments. Dans un pays comme la France (ou n’importe quelle pays autre puissance économique), où l’on pourrait par exemple instituer le principe de salaire maximum et de plafond patrimonial, dans un premier temps, le départ (libre) de vos chers « grands dirigeants capitalistes » ne poserait aucun problème économiquement parlant, en dépit du chantage à l’exode des capitaux qu’ils ne cessent d’exercer via leurs appuis issus notamment du monde politique et des médias. Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme l’explique l’économiste Jacques Généreux (Nous on peut, Seuil, 2011) « la menace repose sur l’illusion que le financement de notre économie est assuré par l’argent des riches qui risquent de s’enfuir. […] Les riches et les gros actionnaires ne financent pas notre économie : ils la siphonnent, puis « investissent » le fruit de leur extorsion de fonds dans des jeux financiers, des résidences secondaires (voire tertiaires, quaternaires, et davantage encore) ou des dépenses de luxe. Donc que risquons-nous vraiment, en supposant même qu’on laisse aux riches le loisir d’exporter leur pactole ? […] En clair, l’argent qui pourrait fuir à l’étranger ne nous priverait de pas grand chose, vu que, tandis qu’il est encore chez nous, il n’est guère utile au pays. »
Eh oui cher ami, ne saviez-vous pas que moins de 2% des opérations financières seulement concernent l’économie réelle, quand les autres 98 % financent des transactions sur des produits financiers ?
Tout cela pour dire que nous (l’humanité) n’aurons nul besoin de vos soi-disant bienfaiteurs « pour coopérer afin de se partager le pouvoir en frères... »
« Mais aussi une pensée pour laquelle le « capital » en tant que tel,
indépendamment ses formes de propriété ou du type de pouvoir politique qui
le régisse, c’est a dire en définitive des objets, ont par eux même une
force maléfique qui en fait l’équivalent du deux ex machina des religions
païennes. Comme dans celles ci, une « force »omniprésente, toute puissante,
invincible, égoïste, capricieuse, incompréhensible, dépassant les hommes
parvient encore et toujours a les dominer quels que soient leurs efforts
individuels ou collectifs. La principale différence étant que les païens
avaient un certain respect pour ces forces et tentaient de se les
concilier, ce qui parait globalement raisonnable... »
Allez cher ami, encore un petit effort : le coup de la « théorie du complot » n’est plus très loin !
Sauf qu’il ne s’agit ici ni de « forces maléfiques » ni de complots ourdis dans des officines obscures, mais bien d’une logique reposant sur des caractéristiques bien précises (évoquées ci-dessus) fruits non pas de « forces naturelles » (genre « la main invisible du marché ») mais de pouvoirs politiques à l’échelle mondiale. Nous sommes donc dans le domaine du rationnel et non dans celui de l’irrationnel propre aux religions païennes (ou non païennes).
Permettez-moi toutefois de vous dire que je vous trouve assez gonflé sur ce coup-là. En effet, qui aujourd’hui ne cesse de répandre l’idée selon laquelle le capitalisme néo-libéral ne serait au fond qu’un processus naturel incontrôlable contre lequel il serait vain de lutter – d’où vos appels à le subir ou au mieux à se le « concilier », via votre doctrine spirituelle - si ce n’est les tenants du système en question – dont vous vous faites ici le porte-voix, semble-t-il - ? Or, encore une fois, le système actuel ne fut nullement l’œuvre « d’occultes forces mondiales » mais fut élaboré et mis en place par des gouvernements nationaux, à commencer par ceux de Pinochet, Thatcher et Reagan (démontrant par là-même que le capitalisme néo-libéral s’adapte à n’importe quel régime politique), suivant des préceptes bien précis issus non de « forces naturelles incontrôlables », mais du cerveau de certains individus (Friedman, Hayek...). Idem pour toutes les autres formes de capitalisme qui ont précédé celui-ci (inspiré ceux-là notamment de Smith, Ricardo, List, Spencer, Lénine, Keynes ….).
Ce n’est pas moi qui
le dit, cher ami, mais les faits (avérés ceux-là) !
« puisque cela signifie quand
même que la forme de propriété du capital importe peu et en tout
cas, dédouane largement les « vrais capitalistes »
eux mêmes en tant qu’individus... ».
Il
n’y a pas de vrai ou de faux capitalistes, cher ami. Il y a des
capitalistes, lesquels se déclinent de diverses façons. Pour
schématiser : privée (un ou plusieurs individus) ou publique
(l’Etat supposé représenter les intérêts de la nation). A titre
d’exemple : la nationalisation de l’entreprise Renault en 1945,
n’a pas fait de celle-ci une structure relevant du micro-socialisme.
L’Etat propriétaire (se substituant à des individus) n’a pas pour
autant rompu avec la logique du capitalisme évoquée ci-dessus. Ce
qui signifie aussi qu’un processus de « collectivisation »
ou de « nationalisation » n’obéit pas automatiquement
à une logique d’essence socialiste.
Idem
pour ce qui du principe de « planification » : la
France a connu 10 plans, géré par le Commissariat général du
Plan, de 1946 à 1992, tout en demeurant une économie capitaliste,
certes mixte (mi-privée ou libérale, mi-publique ou étatique) mais
capitaliste tout de même !
Par
ailleurs c’est pour le socialisme et contre la dictature des
bolcheviks et leur capitalisme d’Etat que la révolte de Kronstadt a
eu lieu en 1921, ainsi qu’en témoignent les passages suivants,
extraits de l’article « Soviet de Kronstadt : pourquoi
nous combattons » : « Il
est clair que le parti communiste russe n’est pas le défenseur des
travailleurs qu’il prétend être. Les intérêts des travailleurs
lui sont étrangers. S’étant emparé du pouvoir, il n’a plus qu’une
seule crainte : le perdre et c’est pourquoi il croit que tous
les moyens lui sont bons : calomnie, violence, fourberie,
assassinat, vengeance sur la famille des rebelles. […] Ici, à
Cronstadt, nous avons posé la première pierre de la troisième
révolution qui fera sauter les dernières entraves des masses
laborieuses et ouvrira toute grande la voie nouvelle de la créativité
socialiste. […]Sans coup férir, sans qu’une goutte de sang ait été
versée, le premier pas a été franchi. Les travailleurs ne veulent
pas de sang. Ils ne le verseront que réduits à l’autodéfense.
[…]Les ouvriers et les paysans ne cessent d’aller de l’avant,
laissant derrière eux l’Assemblée constituante et son régime
bourgeois, la dictature communiste, sa Tchéka et son capitalisme
d’État ».
"[...]
notre
devoir est
de nous
mettre à
l’école du
capitalismed’État
des
Allemands,
de nous
appliquer
de tous
nos forces
à
l’assimiler,
de ne
pas ménager
les
procédés
dictatoriaux
pour
l’implanter
en Russie
[...] le
raisonnement
des «
communistes
de gauche
» au
sujet de
la menace
que ferait
peser sur
nous le
« capitalismed’État »
n’est
qu’une
erreur
économique
[...] le
pouvoir
soviétique
confie la
«
direction »
aux
capitalistes
non pas
en tant
que
capitalistes,
mais en
tant que
spécialistes
techniciens
ou
organisateurs,
moyennant
des
salaires
élevés.
[...] il
est plutôt
étrange
d’entendre
de pareils
propos de
la part
d’un
marxiste
qui devrait
savoir
qu’il est
impossible
de réaliser
le
socialisme
sans
utiliser
les
conquêtes
de la
technique
et de
la culture
obtenues
par le
grand
capitalisme.
Il ne
reste plus
là le
moindre
soupçon de
marxisme."
La
collectivisation et la planification lancée dès la fin des années
1920 n’y changeront rien : le ver était déjà dans le fruit et
la logique demeurera la même jusqu’au bout, « le pouvoir
soviétique confi(ra) la « direction » aux capitalistes non pas en
tant que capitalistes, mais en tant que spécialistes techniciens ou
organisateurs, moyennant des salaires élevés » ; ces
« capitalistes » alliés à une intelligentsia, déjà
dorlotée par l’ « ancien régime », formeront ainsi
une nouvelle bourgeoisie bureaucratique, jalouse de ces prérogatives.
Où l’on vit rapidement, « l’accumulation de capital d’un côté
et de pauvreté de l’autre », comme l’a bien démontré Tony
Cliff dans son ouvrage intitulé, le Capitalisme d’Etat en URSS,
de Staline à Gorbatchev (EDI, 1990)