@Pascal L J’essaie juste de donner une interprétation parmi bien d’autres de la shahada, en opposant « ilaha » qui est la manière dont les hommes peuvent se représenter Dieu, manière toujours illusoire et l’Infini, Allah, qui est toujours au-delà de toute conception ou imagination, c’est l’aspect de Majesté. J’ajoutais qu’on peut également lire en mode descendant et dans ce cas toute formulation, adoration, dogmatisation autorisée sera l’image de la divinité dans un de ses attributs, c’est l’aspect de Beauté. Allah ( mais tout nom visant l’Essence une est acceptable) est la synthèse de la beauté et de la majesté, cette perfection de l’Essence divine est également présente dans le judaisme (la balance parfaite entre la rigueur et la miséricorde, pareillement au fond également dans le christianisme ou Marie représente la miséricorde, tandis que le Christ est tantôt représenté en majesté, tantôt sous un aspect de la clémence, mais son retour se fera sous l’aspect de Roi de Justice. Le Coran n’est pas qu"une norme juridique, c’est une vision juste, mais partielle, il contient aussi une modalité opérative intérieure qui est mise en oeuvre dans les voies spirituelles qui sont toujours vivantes.
Dire que l’islam en est resté à une conception ancienne et figée, celle de Moise et d’Abraham, caduque « dont le christianisme s’est dépouillé », « conception figée et ritualiste », c’est justement le point de vue qui s’est imposé après la défaite des judeo-chrétiens, mais ce n’est que le point de vue chrétien, pas celui des juifs, ni celui des hindouistes qui sont aussi très ritualistes.
Les pharisiens ont été caricaturés par les chrétiens, en réalité ils étaient pas systématiquement des hypocrites, mais un groupe proche du peuple, accordant autant d’attention à la loi orale qu’à la loi écrite, très souple et pragmatique dans l’interprétation de la loi. Leur culte, décentralisée et en opposition avec les grandes familles du Temple ont permis par la suite la survie du judaisme dans les synagogues.
L’islam se veut une voie du milieu, ni complètement ritualiste comme le judaïsme, ni complètement intériorisante comme le christianisme, mais ce ne sont que des tendances générales, dans le christianisme aussi il y a eu une codification sophistiquée des rituels, sans parler des abus de la casuistique dans le domaine de la morale qui valent bien toutes les arguties juridiques islamiques ou juives, et dans le judaisme, il y a un aspect intérieur, proche de l’islam pour certaines méthodes interprétatives.
Si l’islam considère le Christ comme un « rassoul », un prophète légiférant, c’est parce qu’il a aboli certaines prescriptions légales et en a allégé d’autres, il n’abolit pas la Loi (le mot « accompli » a été souvent compris par les chrétiens comme un abandon de la loi). La loi demeure, et le christianisme lui-même a du pallier ce qui ne se trouvait pas dans ses textes en codifiant avec le droit canon pour sa discipline interne et en intervenant auprès du politique pour l’ordre extérieur, les évêques ont été longtemps des hommes de pouvoir, possesseurs de terres, le pape avait son état.
Jusqu"à Vatican II le christianisme se prétendait pareillement la seule vraie religion, le véritable Israel, et l’islam était une hérésie, inspirée par des chrétiens indépendants de Rome, et cela n’a guère changé pour beaucoup. Vatican II a été une certaine ouverture, mais peut-on dire que les chrétiens se voient comme des membres d’une religion parmi les autres ?
Le Christ est pour Ibn Arabi et son école, assez bien représentée en occident à l’heure actuelle, le Sceau de la Sainteté. Alors la divinité du Christ ? Pour un chrétien il faut comprendre « du Christ seul », et non la divinité de Bouddha ou de Krishna, alors pour un soufi que le divin puisse « devenir humain pour que l’humain devienne divin », ne pose pas de problème. Cela qui pose un problème, disons de convenance, c’est l’affirmation extérieure de cette unité Dieu/homme (alors qu’un Hindou peut très bien réciter « Je suis Shiva » ou autre nom divin sans scandaliser personne), raison pour laquelle Hallaj fut crucifié (ayant dit qu’il était Dieu), la convenance exigeant le maintien pour l"homme dans sa condition d’adorateur pour ce qui est de sa condition extérieure. D’ailleurs dans le christianisme même, l’union entre l’homme et Dieu ne peut se dire qu’avec des précautions et ceux qui l’ont fait ont été sanctionnés.
Quant à la trinité, elle n’est qu’une formulation parmi bien d’autres de l’Unité divine, unité qui est exprimée dans l’islam par au moins trois mots, Ahad, Un sans pluralité, Ouahîd, Unique, l’unicité, l’unité dans la diversité (inversement la diversité dans l’unité, comme les rayons du cercle se rejoignent au centre), et Fard, le Singulier qu’Ibn Arabi associe au nombre trois ( ce qui ne signifie pas qu’il s’agisse dire la forme spécifique de la trinité chrétienne, bien d’autres ternaires figurant dans les diverses formes spirituelles, différents dans la définition des termes ou dans les rapports entre les termes).
@CLAIRVAUX Donc il revient à l’islam de montrer qu’il contient ce qui est juste dans les autres et de montrer en quoi il les dépasse, au point de vue du dogme c’est plutôt difficile, le dogme n’étant qu’une fixation de la Réalité Absolue, cette fixation était établie pour le sauvetage de l’âme individuelle. Il convient donc de se demander si dans le texte même de l’islam la divergence/complémentarité entre l’affirmation exclusive d’une parole divine (celle de l’islam en tant que religion particulière) et l’Universel susceptible de formulations sans nombre se trouve présente. Il me semble que oui, car l’affirmation de l’unité divine commenant par « il n’y a pas de dieu si ce n’est ... » figure 36 fois dans le Coran en, chaque fois exprimée d’une manière particulière pour la deuxième partie de la formule ; dans ces affirmations la religion exclusive et disons intolérante envers d’autres formes figure sous la forme « Il n’y a pas d’autre dieu que Moi », mais ce n’est qu’une manière de montrer la « jalousie » de toute révélation circonstanciée, que ce soit celle de l’islam historique ou de telle ou telle autre forme. La shahada « ordinaire » ne fait qu’exprimer cette dualité, le « ilaha », c’est la divinité particularisée, que ce soit dans l’expression dogmatique ou dans l’imagination individuelle, et « Allah » c’est la Divinité au-delà de tous les attributs et conceptions. Le nom « Allah » ne doit pas faire obstacle, car il est aussi dit que le nom suprême est soit inconnu, soit imprononçable, « Allah » étant utilisé également par les chrétiens arabes. Cette formule marche dans les deux sens. Soit on comprend que toute forme particulière de la divinité est inexistante par rapport à l’Absolu et qu’elle doit être niée ’« Pas de divinité si n’est.... », soit on comprend que la seule justification de la divinité particulière (dogmatisée, imaginée, à la limite idolâtrée) vient de sa participation, au moins intentionnelle à l’Absolu. C’est le Coran lui-même qui dit que selon les temps et les peuples, le discours et les formes dogmatiques s’adaptent aux compréhensions, l’Absolu lui-même étant au-delà. Sans doute ceci se trouve exprimé ici ou là par des théologiens ou mystiques chrétiens mais peut-on dire que cela se trouve dans les textes de base ? Il y a juste la parole évangéliques des « nombreuses maisons dans la demeure de mon père »