Né en 1968, j’ai suivi des études secondaires artistiques. J’ai ensuite effectué un parcours autodidacte et touché à divers domaines, tant « manuels » qu’ « intellectuels », ce qui me permet de dire que cette distinction entre l’un et l’autre est parfaitement factice, car l’un ne va pas sans l’autre.
Vous abordez deux points importants dans la
compréhension du concept démocratique : la notion d’égalité et la notion
de gouvernement. Pour parler de l’égalité, je vais citer Morgen H.
Hansen (La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène).
« Pour parler d’égalité, les Athéniens avaient plusieurs termes, tous composé avec le préfixe iso- : isonomia (égalité de droits politiques), isègoria (égal droit de parole dans les assemblées politiques), isogonia (égalité par la naissance) et isokratia (égalité
de pouvoir). (...) Mais que signifiait l’égalité politique pour les
Athéniens ? Et que signifie-t-elle aujourd’hui ? Dans la pensée
politique occidentale, il y a un conflit entre deux visions différentes
en la matière. L’une tient que tous les hommes sont par essence et par
nature égaux - c’est-à-dire semblables - et par conséquent ont tous
droit à une part égale de tout ; l’autre consiste à penser que tous
devraient bénéficier de chances égales - comme les coureurs sont sur la
même ligne dans les starting-blocks. »
L’isonomia (égalité
politique) n’apparait pas comme étant au centre de l’idéologie
démocratique athénienne, même si elle est attestée, contrairement à l’isègoria,
qui apparait de façon centrale dans leur conception. Il semble donc que
pour les athéniens, l’égalité est conçue comme reflétant une égalité de
chances (de participer à la gestion de la cité), alors que l’isonomia
pourrait aussi bien supporter une égalité de nature qu’une égalité de
chances. Par contre, il est attesté que tous les citoyens athéniens
devait posséder l’isokratia (égalité de pouvoir) par principe.
De
nos jours, l’idéologie capitaliste qui domine actuellement le monde,
met bien évidemment en avant l’égalité de chances, qui colle à merveille
avec l’idéologie de la compétition permanente. Cependant, une analyse
même succincte démontre l’absurdité de cette thèse : dans un système
basé sur la compétition, il y a nécessairement formation d’inégalités.
De ce fait, on aboutit à une société inégalitaire où les chances ne sont
plus équitablement répartie dès le départ (situation actuelle), et on
ne peut donc plus parler d’égalité des chances. Par vocation, la compétition ruine le principe d’égalité des chances. Or, il a été démontré (voir l’étude et le livre de Richard Wilkinson et Kate Picket)
que les sociétés les plus inégalitaires produisent de grandes
pathologies sociales : plus une société est inégalitaire, plus elle
produit de maladies, de névroses, de psychoses, de criminalités, de
pauvretés, de désordres sociaux, etc. Plus une société est égalitaire,
plus elle produit d’harmonie, de stabilité, d’entraide, de partage, de
créativité.
C’est la raison pour laquelle je préconise une société fondée de façon prioritaire sur des bases non hiérarchique, donc une répartition horizontale du pouvoir
: le pouvoir majeur (celui de voter les lois) doit demeurer entre les
mains du peuple par le biais d’une assemblée et/ou du referendum. Cela
garantit un ordre fondé sur des lois autonomes (choisies par le plus grand nombre) et non un ordre fondé sur des lois hétéronomes (choisies
par le petit nombre et imposée au grand nombre). Dans une telle
situation, le respect de l’ordre se trouve renforcé du fait que le grand
nombre s’est donné à lui-même la loi. De plus, le fait que chacun
puisse participer de façon égale à la procédure de mise en place de la
loi fait qu’il y a égalité politique.
Cela nous amène à votre
deuxième point, la question de gouvernement. Vous prenez l’exemple du
charisme, en évoquant la qualité de « chef naturel » qui n’est pas donnée à
tous. Dans une démocratie, fondée nécessairement sur une égalité de
pouvoir entre tous les citoyens (démocratie = gouvernement par le grand
nombre), il n’y a pas à proprement parler de chef. La notion de chef est caractéristique des deux autres formes de gouvernement qui sont la monarchie et l’oligarchie, tous deux reposant sur des principes hiérarchiques. Dans une démocratie, les tirés au sort ne sont pas des leaders politiques, se sont des serviteurs, des exécutants
: ils exécutent les décisions prises par l’assemblée du peuple. Il y a
donc un renversement des rapports. C’est précisément cette inversion du
rapport de pouvoir qui différencie une (vraie) démocratie de
l’oligarchie ou de la monarchie. Un magistrat tiré au sort dans une
démocratie n’a pas besoin de charisme ou de qualité de chef.
Ce que je dis, c’est que la démocratie sans l’anarchie (entendue au sens de contraire de hiérarchie) devient un gouvernement du petit nombre (aristocratie dans son avatar lumineux ou oligarchie dans son avatar obscure), tandis que l’anarchie sans démocratie devient anomie (désordre social, chaos, apathie qui en résulte).
Si j’ai bien suivi vos interventions, vous seriez favorable à un système mixte à deux chambres, l’une constituée de professionnels élus, l’autre de citoyens non professionnels tirés au sort, l’une des propositions mixtes envisagée par Étienne Chouard ?
Personnellement, même si je suis plus « puriste », je ne suis pas opposé par principe à cette solution intermédiaire. Mais je crois qu’il faudrait nécessairement y adjoindre au moins un RIC, afin de laisser un pouvoir d’initiative à n’importe quel quidam. Ce ne serait pas tout-à-fait l’isègoria, mais cela s’en approcherait.
Salut Mani (c’est amusant, « Mani » est mon pseudo dans les mmo )
Alors, tout d’abord, il n’y a pas de « constitution » européenne. En 1995, l’UE a tenté d’imposer aux peuples de l’UE une prétendue « constitution pour l’Europe » (TCE), qui en réalité est un projet anti-constitutionnel puisque sa finalité est de vider de leur substance les Constituons nationales des pays de l’UE (c’est l’objectif de l’UE, vider les nations de leurs souverainetés). Donc, ils ont renoncé à appeler cela « constitution » et ils ont imposé (notamment par décret en France - ce qu’on appelle la « Voie de Versailles ») le Traité de Lisbonne. Celui-ci comporte les mêmes articles agencés différemment. Il n’y a donc, à proprement parler, qu’une série de traités (traité de Rome en 1957, traité de Maastricht en 1993, traité d’Amsterdam en 2000, traité de Lisbonne (TCE « modifié ») en 2007, TGCE + MES en 2012).
Concernant la question d’un éventuel referendum pour l’UE, il y a bien l’appel du philosophe allemand Jurgen Habermas, mais cet appel est, selon moi, une bouffonnerie (c’est un appel, une fois encore, à « + d’Europe ») dans lequel il évoque le fait qu’en cas de projet de traité visant à faire perdre d’avantage d’autonomie (de souveraineté) aux états, il faudrait tout de même demander l’avis des peuple via referendum. Je le redis, c’est selon moi une vaste bouffonnerie, au même titre que le referendum de 2005 qui était une bonne grosse bouffonnerie puisque, le peuple ayant « mal » voté, il n’en a pas été tenu compte.
Je crois qu’avant d’envisager une Constitution Européenne (ce en quoi je suis favorable à long terme), il faudrait déjà parvenir à réécrire une véritable Constitution d’origine citoyenne (donc écrite par des citoyens ne se destinant pas eux-mêmes à un poste de pouvoir) dans quelques pays de l’UE, de manière à ouvrir la voie à de véritables expérience démocratiques (et non des oligarchies déguisées en démocraties comme c’est le cas actuellement).
Machiavel et l’Enfoiré, ça vous dirait de poursuivre cette discussion de visu ? La Belgique n’est pas tellement grande. Vous êtes dans quel coin ? (je suis du côté de Redu, le village du livre, pas loin de l’Eurospace Center)