Né en 1968, j’ai suivi des études secondaires artistiques. J’ai ensuite effectué un parcours autodidacte et touché à divers domaines, tant « manuels » qu’ « intellectuels », ce qui me permet de dire que cette distinction entre l’un et l’autre est parfaitement factice, car l’un ne va pas sans l’autre.
Venons-en maintenant au désintérêt des élus pour la chose publique.
Pour être élu, un candidat doit affronter de nombreux obstacles et
réunir des conditions. Pour commencer, il doit parvenir à plaire au plus
grand nombre. Ce n’est pas une mince affaire. Il s’ensuit logiquement
que le candidat doit montrer de lui un comportement qui séduise le grand
nombre, et prononcer des paroles que le grand nombre veut entendre (on
chasse l’électeur comme on attrape le lapin : par les oreilles). Le
candidat peut croire à ce qu’il dit, et peut se comporter de manière
séduisante en exprimant sa nature, mais il se peut aussi qu’il triche.
Un bon flatteur doté d’un minimum de qualités de comédien peut faire
illusion, et le peuple n’y verra, dans l’ensemble, que du feu.
Puisqu’il
DOIT obtenir la faveur du plus grand nombre, le candidat à l’élection
est mécaniquement amené à mentir sur lui-même et/ou sur ses idées et
projets politiques. S’il ne le fait pas, il ne parviendra pas au pouvoir
car il ne sera pas élu, et s’il n’est pas élu, il ne pourra pas mettre
en œuvre son programme. On observera même, chez certains électeurs,
l’idée que ces mensonges destinés à parvenir au pouvoir font partie du
« jeu politique » et que celui qui ne joue pas le jeu est un mauvais
politicien, et qu’il est donc logique qu’il soit écarté du pouvoir.
Il n’est pas rare d’entendre dire des électeurs que les politiciens habiles aux intrigues politiques sont bons, alors que ceux qui se font piéger sont nuls.
C’est un symptôme parmi d’autres de la perversion du système, qui
résulte du fait que, par le truchement de l’esprit de compétition, nous
aimions les gagnants et détestions les perdants - même si la victoire
est acquise de façon malhonnête.
On peut voir, déjà, que rien que
l’exercice pour parvenir au pouvoir exige une grande énergie et une
grande concentration : il faut y consacrer tout son temps et tout son
esprit. Mais pas seulement : il faut aussi beaucoup d’argent. Une
campagne électorale coûte cher. En outre, le système étant bien
verrouillé, parvenir à être élu demande une structure de soutient
efficace : le parti. Pour parvenir à être élu, il faut déjà être désigné
par le parti. Pour cela, il faut, pendant des années, avoir milité pour
d’autres au sein du parti , et y avoir consacré beaucoup de temps et
d’énergie. Il y a déjà une évidente aliénation, car il est difficile de
rester indépendant dans pareille structure, qui n’est elle-même pas du
tout démocratique.
Tout ce temps, toute cette énergie consacrés à
parvenir au pouvoir, puis ensuite à y rester, éloigne considérablement
des vrais questions, des vrais problèmes, de la vraie chose publique. L’énergie,
le temps et l’argent que l’on consacre à l’obtention du pouvoir, il
n’est pas consacré à l’analyse des problèmes, à la recherche des causes,
à la formulation des solutions. Qui plus est, le système étant
fondé sur l’idéologie capitaliste qui met le profit au premier plan,
lorsque des solutions sont avancées, elles se heurtent très souvent
frontalement aux intérêts de l’industrie et de la finance, c’est-à-dire
les intérêts privés du (très) petit nombre.
Le lien de corruption
entre les intérêts privés (les ploutocrates) et les élus se profile
déjà diablement. Les élections étant très ruineuses, et les intérêts des
plus riches s’opposant à celui du grand nombre, il est facile de
comprendre l’intérêt des plus riches à faire en sorte, par toute sorte
de stratégies, que les élus leur soient redevables. Bernard Manin le dit
lui-même, il est mécanique que les élus s’intéressent avec un bien
meilleur « rendement » aux intérêts du petit nombre que constitue les plus
riches contributeurs, plutôt qu’aux intérêts du grand nombre que
constituent les électeurs. N’oublions jamais que l’élu souhaite aussi
être réélu ... Voilà donc comment et pourquoi les élus se désintéressent
de la chose publique et ne consacrent leur énergie qu’à répondre aux
sollicitations des intérêts privés.
Je gage que vous ne renierez
pas cette analyse, du moins pas complètement, puisque vous en venez
ensuite à évoquer le patriotisme, l’amour de la patrie. Comme je l’ai dis un peu plus haut dans les intervention, je serais assez d’accord avec vous sur la notion de « patriotisme », si toutefois la patrie était bien l’expression de la volonté commune, et la consécration du pouvoir de tous. Si la patrie était bien au service de l’intérêt général, si elle me donnait, à moi comme à chacun, un pouvoir d’autonomie (du grec nomôs, la loi et auto, par soi-même), alors le patriotisme serait l’amour de ce qui me protège : le corps social.
Mais il n’en est rien. Le corps social ne me protège pas, et ne protège pas les intérêts du grand nombre, puisque la perversion de l’oligarchie mène irrémédiablement à ce que seuls les intérêts privés du petit nombre soient la préoccupation des élus. Il s’ensuit donc fatalement que je ne peux manifester aucun patriotisme pour cette institution que l’on nomme trompeusement « patrie », et qui sert les intérêts des plus riches tout en m’excluant chaque jour un peu plus du corps social en faisant de moi un marginal, un paria et un soi-disant « parasite » (et qui sait, bientôt un dangereux agitateur, un terroriste en puissance, une menace à l’ordre public ?).
Considérant cette analyse, vous comprendrez les raisons qui font que je ne vous rejoins pas dans la formulation d’une solution qui en appelle à... l’homme providentiel, forcément élu du peuple, et prolongement de l’idée qu’il me (qu’il nous) faut en appeler à une autorité supérieure. Ce serait là d’une grande incohérence avec ce qui ressort de mon analyse, c’est-à-dire que la cause de l’apathie mortifère du peuple se loge dans le prolongement, à l’âge adulte, d’un modèle de soumission à l’autorité auquel, pour devenir vraiment adulte, il nous faudrait en toute logique renoncer afin d’acquérir notre autonomie et prendre en main notre destin commun.
Il y a, dans la conception hiérarchique, comme un dessaisissement pathologique de notre responsabilité publique, qui cause notre incapacité à résoudre en commun nos problèmes, et en appeler toujours à d’autres, plutôt qu’à trouver en nous (individuellement ET collectivement) les solutions en nous intéressant au plus près à ces problèmes. Cette « chose publique » qui nous concernent tous objectivement, même lorsqu’elle touche des personnes que nous ne connaissons pas en propre, parce que même ces personnes inconnues font partie de notre corps social. C’est à la fois cette conscience et cette maturité qui manquent. C’est cela que j’aimerais éveiller en nous.
Je vais plus loin : cette quête, consciente et/ou inconsciente de la personne providentielle, est le prolongement, à l’âge adulte, de notre réflexe infantile de trouver dans la personne de nos parents la réponse adéquate à tous nos problèmes.
Toute
notre enfance, et même durant notre adolescence pour beaucoup d’entre
nous, nous avons été conditionnés (habitués) à la fois à obéir (peu ou
prou) à nos parents et éducateurs, et à trouver en eux les réponses à
nos questions et les solutions à nos problèmes. Dépendant d’eux, nous
avons donc été habitué à reconnaître une autorité supérieure. Et c’est
donc de façon habituelle (je choisis ce mot car, comme le disait avec
justesse Gandhi « Il ne faut pas confondre ce qui est naturel et ce qui est habituel »)
que, même adulte, nous considérions encore que la gestion de notre vie
et de notre destin social soit placé entre des mains « expertes » (ou
prétendues telles).
C’est en cela que Mirbeau voyait dans la
famille, l’école et l’église les trois grands fléaux qui ruinent
l’enfance, et donc la société. Dans Combat pour l’enfant, Pierre Michel (qui réédite les œuvres de Mirbeau aujourd’hui) écrit en introduction ceci : «
Au début était la famille, lieu d’enfermement, de haines, de conflits,
de souffrances multiformes. Il (l’enfant) y est exposé sans défense, et
en permanence, à « une des plus ravalantes oppressions de la vie : l’autorité paternelle » (texte 13). Ses « facultés dominantes »,
il appartient à la sainte famille de les étouffer, afin que l’enfant
puisse se couler sans problème dans le moule grâce auquel on arrive à « contenir l’homme dans un état d’imbécilité complète ». »
Mirbeau
résume et dénonce ainsi parfaitement le mécanisme auto reproducteur du
système social et son caractère déstructurant et avilissant sur
l’enfance, et donc sur la société tout entière, puisque ce sont ces
enfants avilis et déstructurés, aux « facultés dominantes » (= capacité à
être maître de son destin) écrasées pour laisser place à la soumission
et à l’obéissance, au conformisme et au consentement à sa propre
servitude, qui une fois devenus adultes font la société, générations
après générations. Voilà pour l’apathie du peuple.
J’avais commencé à rédiger une réponse détaillée, et suite à une fausse manœuvre la page s’est actualisée et j’ai tout perdu. C’est très énervant (si quelqu’un connait une astuce pour Firefox sous win7 afin de ne pas perdre tout un texte lors d’une actualisation de page, je suis preneur). Bon, je m’y colle une seconde fois.
Il n’y a pas de mérite à connaître la France et les français : nous sommes voisins, nous avons la même langue natale (du moins pour ce qui concerne les francophones du pays) et nous recevons la plupart des chaînes de télé française (TF1, France 2, 3 et 4, TV5, La 5e, Arte) et nous regardons probablement plus la télé française que la télé belge. Nous partageons donc la même culture. Nous sommes plus proche de la France que de la Flandre en tout cas...
En ce qui concerne ma conscience anarchiste, je vais peut-être vous étonner mais elle résulte moins de mes lectures que d’un cheminement et d’un raisonnement personnel. Mon anarchisme est le fruit d’une révolte intérieure nourrie par les inégalités, les injustices, les mensonges, les tromperies, les crimes, bref, les contradictions féroces d’un système prétendument « démocratique » et faussement libre. J’ai bien quelques lectures souvent partielles d’auteurs ou d’analyse d’auteurs anarchistes (principalement Kropotkine), mais je ne peux pas dire que ces lectures ont formé ma pensée anarchiste : elles n’ont fait que la préciser et l’enrichir. L’auteur que j’ai le plus lu est moins connu, il s’agit d’Octave Mirbeau. Venons-en au cœur de votre propos.
Le désintérêt du peupleet de la plupart des élus pour la chose publique est réel, mais il s’explique très bien. L’explication n’apparaît certes pas d’un claquement de doigt, il faut en chercher la ou les causes. Permettez-moi donc de vous livrez un résumé de mon analyse à ce sujet.
Lorsque nous désignons par l’élection des « représentants », nous choisissons, parmi les candidats qui nous sont proposés, ceux qui nous semblent être les plus capables, les plus compétents et les plus intègres (notez déjà que nous ne choisissons pas les candidats, ce sont les partis qui les sélectionnent pour nous ...) ; les anciens résumaient cet ensemble de qualités en un mot : la vertu.
Ce faisant, il s’ensuit logiquement que nous acceptons et que nous admettons l’idée que nous-même, le peuple, soyons inférieur à ces élus. Nous ne serions donc pas capable, pas compétent et pas intègre. A tout le moins, nous le serions moins. Le premier pas vers notre déresponsabilisation - et donc vers notre désintérêt de la chose publique - commence déjà au moment d’élire de prétendus représentants.
J’insiste sur le mot « prétendus » car, électeur depuis 26 ans, je n’ai JAMAIS été consulté par un élu, de quelque manière que ce soit, ni sur la politique à mener, ni sur un projet de loi, ni sur quoi que ce soit qui ait trait à la chose publique. Or, un représentant qui se désintéresse à ce point des besoins de ceux qu’il représente mérite-t-il de se faire appeler « représentant » ? Je persiste donc à affirmer que les élus ne sont pas (du tout) nos représentants, et que rien qu’en ayant cette prétention, ils nous trompent.
Chemin faisant, puisque nous délaissons à ces élus les choses essentielles que sont l’écriture de nos lois - à commencer par le plus important : la Constitution - il s’ensuit logiquement que les élus, placé en position de pouvoir, écrivent et rédigent leur propre puissance politique, et programment, se faisant, notre impuissance. Nous constatons aisément cette impuissance lorsque, voyant que nos élus trahissent nos intérêts, nous essayons de résister. Nous observons que nos résistances - manifestations, défilés, grèves, pétitions, ... jusqu’aux referendum - ne servent à rien et ne changent pas les choses.
Le constat d’impuissance à une conséquence très logique dans notre inconscient : résister ne sert à rien, s’inquiéter de la chose publique est inutile, et cela n’engendre que frustrations et perte de temps. L’être humain, nous le savons, est ainsi fait qu’il a logiquement tendance à renoncer aux activités frustrantes et à s’en détourner. Puisque nos mobilisations n’ont pas d’impact sur le monde politique (ou très peu), autant nous tourner vers autre chose : l’industrie du divertissement, qui est elle-même étroitement liée à l’ingénierie du consentement.
Nous voyons donc bien que l’apathie des peuples n’est pas due à la fatalité, ni à une prétendue « nature humaine » (qui a toujours bon dos et que je réfute avec la plus grande énergie), mais est inscrite dans l’acte fondateur du système oligarchique et élitiste où nous sommes et qui est l’élection. L’élection, qui est le fait de considérer que nous avons besoin de personnes supérieures à nous en connaissances, en compétences et en honnêteté, est également le prolongement de cette « religiosité » que j’ai évoquée précédemment et que vous reconnaissez vous-même.
Le problème des « philosophes » (autoproclamés ?) français, c’est que leur « philosophie » se contente de gloser sur les philosophes du passé et leurs idées.
Combien d’idées, d’analyses, de pensées neuves dans leurs « œuvres » ? Certes, il n’est pas toujours inutile de jeter un regard neuf sur ce que d’autres ont dit, ou de mettre à l’épreuve du temps et des mœurs actuelles les pensées des anciens. De là à se croire philosophe, il y a tout de même une marge, il me semble.
A tout prendre, je préfère sans doute le café philo où le quidam peut s’essayer, sans bagage ni diplôme, à penser par lui-même avec les autres (principe du café philo). Il n’est sans doute pas dit que des idées neuves germerons de ces rencontres informelles, mais voir des gens s’essayer à penser dans un monde qui s’échine à vomir des pensées toutes faites reste un spectacle réjouissant et toujours prometteur.
(Cela étant, je suis très favorable à la création d’Universités Populaires)
Quand au narcissisme de Michel Onfray, il n’est pas difficile à percevoir, il transparait dans chacune de ses interventions, et devient de plus en plus voyant. Pour la perversion narcissique, je serais tout de même plus réservé (connaissant bien le problème), car c’est principalement dans l’entourage directe que les manipulateurs trouvent leurs proies, et je ne connais pas l’entourage familial ou professionnel de Onfray.
Une chose m’a cependant fait tiquer au sujet de Onfray, c’est sont retournement à 180° concernant Mélenchon, et surtout les arguments qu’il a formulé pour le désinguer avec une verve et un aplomb d’une rare prétention et d’une insigne arrogance, d’autant plus voyant que ses allégations étaient un tissus de propagande mensongère, trompeuse et dogmatique qu’aucun chien de garde du système n’aurait renié : pour un soi-disant « anti-philosophe », qui prétend (en le revendiquant) penser à contre-courant, c’est tout de même très suspect ...
Or, ce genre d’attitude (revirement d’amitié, mauvaise foi, arrogance, excès de jugements) est une des caractéristiques révélatrice chez les pervers narcissiques. Je ne peux pas affirmer que Onfray soit un pervers narcissique, mais je confirme qu’il y a certains signes.
Mon raisonnement est le suivant à ce sujet : un corps constitué (mettons la nation) ne peut pas être en bonne santé si les cellules qui le composent - ou certaines d’entre elles - sont malades. Partant, il est de l’intérêt du corps, comme des cellules, que l’ensemble des cellules soient en bonne santé. Cela signifie que les organes qui font vivre le corps ont un intérêt réel à veiller à la bonne santé de toutes les cellules, autant que chaque cellule a un intérêt personnel à veiller à ce que le corps fonctionne bien. Dans la philosophie bouddhiste, on appelle ce mécanisme « interdépendance mutuelle des phénomènes ». C’est la vision la plus pertinente que je connaisse à ce jour sur laquelle il faudrait - il me semble - fonder nos rapports sociaux et notre organisation sociétale.