Je n’ai pas lu Claude Tresmontant mais placer la rédaction de Marc en premier se défend aussi. Le début de cet Evangile s’inscrit directement dans le prolongement du Protévangile de Jacques et du Récit de l’enfance de Thomas. Son style assez sec semble indiquer qu’il a été rédigé relativement rapidement après les faits qu’il décrit. Peut-être que l’auteur de l’Evangile de Jean fait référence à ce texte quand il dit que « Jésus a fait encore bien d’autres choses » (Jean 21.25).
Vous dites que Luc est une reprise de Marc mais certains éléments me font penser que ce sont plutôt les dérapages guerriers de Matthieu que Luc a cherché à rattraper tant bien que mal.
Par exemple, le Jean-Baptiste de Luc est très agressif alors que celui de Marc ne l’est pas. N’est-ce pas parce que Théophile avait déjà l’Evangile de Matthieu en sa possession que Luc a été contraint de reprendre certains passages qu’il réprouvait pour que son Evangile soit crédible ?
Par exemple, quand le Jésus de Luc dit : « Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division (12.51) », cela me semble être une tentative désespérée de rattraper le catastrophique : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive » (10.34) de Matthieu.
Un autre indice est le sermon sur la dernière place (14.9), si Luc a écrit le dernier Evangile, il espère bien que ce sera le premier du canon.
En écrivant les Actes des Apôtres directement à la suite de son Evangile, Luc a probablement voulu coupé court à la rédaction d’un nouvel évangile guerrier. Son message est que Jésus sur terre c’est désormais du passé, la résurrection a déjà eu lieu ; Jésus ne reviendra pas une deuxième fois.
La réponse de ses adversaires poussés à bout a probablement été l’Apocalypse.
La parabole du figuier stérile (13.6) fait peut-être référence à l’Evangile de Matthieu. Le message de Luc serait qu’après les Evangile de Marc et de Jean celui de Matthieu est décevant mais que celui qu’il vient d’écrire dans l’urgence est bien meilleur.
On assiste même à une guerre des généalogies ! Probablement en réaction à l’introduction de Jean un peu trop philosophique à son goût, Matthieu ramène Jésus sur terre et le fait descendre d’Abraham. Luc pour montrer qu’il en sait encore plus, va astucieusement remonter jusqu’à Dieu et replacer Jésus dans le ciel.
La façon dont évolue le personnage de Jean-Baptiste au fil des évangiles est très intéressante.
Dans Jean, il semble pacifique et sans haine particulière.
Dans Marc, il a revêtu les oripeaux esséniens mais continue de dire que Jésus baptisera d’Esprit Saint. On sent cependant commencer à poindre une menace : "Celui qui est plus fort que moi".
Dans Luc la menace se précise : " Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient !" "Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres".
Dans Matthieu, il en rajoute encore une couche : "mais la balle, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas"
On sent la montée d’un ressentiment de plus en plus fort vis à vis du pouvoir en place. Le problème est de savoir lequel de ces quatre textes est le plus proche de la réalité. De Jean à Matthieu, on passe du pacifisme à la déclaration de guerre. Et l’Apocalypse s’inscrirait très bien "en apothéose "de cette évolution de plus en plus belliqueuse. Même si je ne suis pas convaincu qu’il faille voir l’action d’un groupe différent pour chaque récit, placer la rédaction de l’évangile de Jean en premier paraît effectivement le plus logique. C’est le plus cohérent des quatre. Les autres en sont probablement des formes plus ou moins dévoyées, obligés de faire le grand écart entre la tradition essénienne et l’innovation de Jean. D’ailleurs peut-on vraiment dire que l’Evangile de Jean est un texte essénien ?
La façon dont vous articulez les Evangiles entre eux me pose problème. Flavius Joseph ne parle que d’un seul Jésus. Vouloir "rejouer " la crucifixion, cela n’était il pas sacrilège à l’époque ? Ils auraient accompli trois fois les mêmes "miracles" ? Quelle communauté se cacherait derrière le personnage de Jean-Baptiste dans l’Evangile de Matthieu dont vous situez le déroulement en 48 ? Si demain on découvre de nouveaux évangiles, faudrait-il aussi y voir l’histoire d’autres monastères ? Et surtout dans les Evangiles, Jésus apparait comme quelquechose de nouveau. Dans l’Evangile de Matthieu, il n’y personne pour dire :
"Eh ! C’est la troisième fois que vous nous faites le coup"
Je pense que la définition que vous donnez de Jésus est plutôt celle qui s’applique au Saint-Esprit : un lien qui relie Dieu et les hommes. Jésus est un être de chair donc il désigne la communauté elle-même, l’Esprit qu’ils "voyaient" plâner au dessus de leur communauté, c’est le Saint-Esprit.
Il me paraît plus logique de voir la philosophie nouvelle des Evangiles sortie des cosmopolites Séphoris ou de Beth-Saïd-Julia que du désert de Qumram où les Asmonnéens en fuite se parant de la "pureté" des néo-convertis à l’Essenisme, maudissaient le pouvoir en place en méditant leur revanche. Ils ont sonné la charge en pensant que Jésus allait leur applanir la voie mais c’est finalement eux qui ont servi de bélier. Quand Jean-Baptiste dit que Jésus vient après lui, je ne crois pas qu’il faille se faire d’illusions sur ses intentions, c’est bien d’ordre hiérarchique dont il s’agit. Il voulait un seigneur de guerre, il s’est retrouvé avec un redresseur de torts. Lui-même n’étant pas exempt de tout reproche (persécutions de -78) il ne pouvait faire que profil bas et soutenir la cause comme il le pouvait. Le clivage devait grosso-modo être le suivant : d’un côté les Pharisiens, Hérode Antipas et les Romains ; de l’autre les Esséniens, les Asmonéens et Hérode Philippe.
A l’époque de Jésus, Hérode Philippe régnait à Panéas. Dans les Evangiles, la Trachonitide a l’air d’être une sorte de sanctuaire pour les Nazaréens, comparé à l’opposition à laquelle ils ont à faire face en Galilée.
Flavius Joseph Antiquités judaïques 18.2.1
Après avoir liquidé les biens d’Archélaüs et terminé le recensement, ce qui eut lieu lu trente-septième année après la défaite d’Antoine par César à Actium, Quirinius dépouilla de sa dignité Joazar, le grand pontife, contre qui le peuple s’était révolté, et lui substitua Anan, fils de Seth. Hérode et Philippe avaient pris chacun possession de leurs tétrarchies. Hérode fortifia Sepphoris, parure de toute la Galilée, et l’appela Autokratoris (impériale) ; de même, après avoir entouré de murailles Betharamphtha, autre ville, il la nomma Julias d’après le nom de l’impératrice. De son côté Philippe, ayant réorganisé Panéas, à la source du Jourdain, la nomma Césarée, tandis que le bourg de Bethsaïda, situé près du lac de Gennésareth, fut élevé par lui à la dignité de ville à cause du nombre de ses habitants et reçut le même nom de Julias en l’honneur de la fille de l’empereur.
Flavius Joseph Antiquités judaïques 18.4.6
C’est alors aussi que mourut Philippe, frère d’Hérode, la vingtième année du principat de Tibère et la trente-septième de son propre règne sur la Trachonitide, la Gaulanitide et le peuple de Batanée. Il avait montré un caractère modéré et pacifique à l’égard de ses sujets. En effet, il passait toute l’année dans les terres qui lui appartenaient. Dans ses voyages il n’avait pour compagnons que quelques hommes choisis. Le trône sur lequel il siégeait pour rendre la justice le suivait dans ces déplacements ; s’il rencontrait quelqu’un dans la nécessité de lui demander secours, il faisait sur le champ dresser son trône là ou il se trouvait et, s’asseyant dessus, donnait audience, châtiait les coupables et acquittait ceux qui étaient accusés injustement. Il mourut à Julias et, après des obsèques somptueuses, fut enseveli dans la sépulture qu’il s’était fait construire à l’avance. Comme il était mort sans enfants, Tibère hérita de ses possessions et les annexa à la province de Syrie, mais en ordonnant que les impôts levés dans sa tétrarchie y fussent affectés.