ce qui est la négation même du matérialisme et de la conscience de classe...
Je sais bien que le matérialisme dialectique se veut une prise en compte des relations entre les corps plus qu’une substantialisation des classes sociales, mais ça c’est le préambule ; de fait, en niant le rôle causal des affects et de l’imagination, en en faisant des conséquences des rapports de classe et jamais des causes déterminantes, c’est bien ce à quoi il a abouti, faisant de la lutte des classes la cause universelle de toutes les causes, autrement dit une substance, ce qui existe par soi et dont tout le reste n’est que la modification. En fait, si on fait avec Spinoza de la nature seule la cause de toutes les causes du comportement humain, l’histoire humaine devient beaucoup plus compliquée à comprendre, par la multiplicité des causes qui en découle, et elle n’a pas d’autre direction que celle que lui impulse les affects devenus dominants par ces causes naturelles, qu’ils soient passifs, passionnels ou actifs.
Comme toi, camarade, je pense qu’il n’y a pas de socialisme en dehors de la socialisation des moyens de production des biens nécessaires à la vie du corps social (définition précédant Marx d’ailleurs, malgré les apports précieux de ce dernier) et qu’il n’y a pas de liberté du citoyen en dehors du socialisme, mais je ne vois pas comment le conseillisme, autrement dit le retour des soviets sous une forme modernisée va nous prémunir d’un retour à Staline sous une forme modernisée d’une part, et surtout je vois mal d’autre part comment le monde va pouvoir vouloir une telle révolution et encore moins comment cela va perdurer c’est-à-dire comment le monde va s’habituer ensuite aux changements que cela va impliquer, tant les habitudes du prolétaire atomisé, individualisé et gavé de télévision vont être bouleversées.
Certes le socialisme au sens strict est possible, mais c’est pas demain la veille étant donné que les grands et durables changements historiques prennent toujours du temps. Déjà le capital, autrement dit les détenteurs de pouvoir économique, a mis quelques siècles à supplanter le pouvoir des détenteurs d’armes. On voit mal comment les détenteurs de droits humains vont pouvoir supplanter les détenteurs de capital en un grand soir. Aujourd’hui, le capital règne en maître sur la planète, comme cela a déjà été dit, il ne va pas remettre son pouvoir au peuple du jour au lendemain sans rechigner violemment, il a son conatus aussi, d’autant plus que le peuple, comme assemblée de citoyens conscients de leur puissance collective et voulant leur bien collectif, n’existe pas à proprement parler, il n’y a que des populations plus ou moins unifiées, dans lesquelles le grand nombre confond le plus souvent ses chaînes avec sa propre vie. C’est cela que tu ne sembles manifestement pas avoir voulu entendre dans le discours de Lordon si seulement tu l’as lu ou écouté.
Est-ce à dire qu’il n’y a rien d’autre à faire que de quémander au capital quelques miettes supplémentaires pour finir les fins de mois ? Bien sûr que non et Lordon explique bien aussi pourquoi. Entre un keynesianisme aboutissant historiquement à F. Hollande et le conseillisme des soviets aboutissant à Staline - parce que les bonnes gens finissent toujours par attendre qu’on prenne des décisions collectives à leur place du fait de la mécanique des passions expliquée par Spinoza, il y a d’autres voies qui peuvent emprunter à Keynes autant qu’à Lénine ou encore à Rousseau, à Marx et à Spinoza des idées pour produire quelque chose de nouveau en évitant de retomber dans les mêmes impasses.
Enfin, pour ce qui est de la révolution mondiale qui est en train de nous venir des USA, j’aimerais bien des articles, des reportages, des analyses et des signes matériels crédibles de son existence et pas simplement un autocollant avec un poing fermé et un site pour permettre un vote en ligne fiable.
Engels avait tellement raison qu’avec Lénine, on n’a pourtant pas vraiment vu l’Etat s’éteindre.
"Une organisation mondiale basée sur des conseils locaux, reposant sur
une démocratie directe, et des administrateurs révocables, ce n’est
absolument pas un État."
Bien sûr que si. En tant qu’autorité légitime, l’Etat, comme le définit Rousseau au chap. VI du livre I du Contrat social, n’est rien d’autre que le corps social lui-même appliquant les décisions du souverain, notifiées dans la loi. Le souverain étant le corps social lui-même. Une république où règne l’autorité légitime, à la différence du despotisme, est constituée d’une partie active, qui est le peuple en tant que souverain, et d’une partie passive qui est l’Etat en tant qu’exécutant de la volonté du souverain. Ainsi des administrateurs même révocables restent toujours des magistrats mandatés par le peuple pour exécuter ses volontés. Si c’est ce qu’ils font leur autorité est légitime. Mais ensemble, ils formeront un corps politique avec ses passions collectives qui risque toujours de constituer un Etat dans l’Etat faisant passer sa volonté générale de corps politique avant la volonté générale du corps social, car ces magistrats qui en tant qu’hommes restent soumis à des passions qui peuvent les conduire à abuser de leur pouvoir.
Le désir, c’est dépassé ? L’effort conscient de persévérer dans son être, c’était bon au XVIIème siècle mais depuis, comme ils ont lu Sellars ou Churchland, les gens d’aujourd’hui ne cherchent plus à se conserver, ni à augmenter leur puissance, c’est ça ? Quant aux passions, c’est sûr que dans le vocabulaire actuel, ce mot signifie comme par hasard quelque chose d’encouragé par le régime capitaliste, en gros une sentimentalité enthousiaste de son aliénation ; mais chez Spinoza, c’était les affects passifs, parce qu’ils découlent d’une connaissance mutilée du réel : c’est sûr qu’aujourd’hui, les gens n’ont plus de passions dans ce vieux sens classiciste. Il suffit notamment de voir avec quel mépris les vrais gens prennent cette entreprise de décérébration mondialisée qu’est le football pour comprendre que la théorie spinozienne des passions est dépassée.
En vérité, Lordon montre à quel point il manquait des billes à Marx quand il s’est proposé de penser le capitalisme pour le renverser. Il a négligé sa puissance de séduction et d’asservissement volontaire. Marx a eu tendance à se représenter le capitalisme comme une puissance purement physique, constitué par la classe bourgeoise comme s’il s’agissait d’une substance séparée du reste de l’humanité, puissance à laquelle les peuples se soumettraient uniquement parce qu’ils ont peur de l’armée qu’elle détient. Il suffisait alors pour le prolétariat de s’unir pour devenir plus puissant que l’Etat bourgeois. Mais c’était sans compter avec la réalité des affects humains les plus communs : le désir mimétique qui fait que le prolétaire ne veut pas facilement devenir un prolétaire libre mais plutôt un bourgeois, les habitudes que rappelle Lordon etc.
Par ailleurs, Lordon ne parle nullement de mettre en oeuvre une révolution spécifiquement nationale. Il dit qu’il ne saurait y avoir de villes où règne l’anonymat sans Etat pour réguler les violences que les villes engendrent. Après, l’Etat est en fait par nature une entité qui n’est pas limitée à des frontières données. Au départ, l’Etat, c’était la Cité, puis c’est devenu des nations, puis des fédérations de nations etc.
Enfin, parler de Bakounine, de Proudhon, de Spinoza ou de Lordon comme d’idéalistes, c’est vraiment démontrer le manque de sérieux de vos jugements. Il suffit peut-être dans vos réunions néo-communistes d’accoler « idéaliste petit bourgeois » à un nom pour le dénigrer sans discussion possible, mais ici ce genre de réflexe pavlovien n’a pas cours.
Cela dit ce que vous dites sur le caractère minoritaire des progressistes dans une société et sur le fait que le conservateur Staline a pris le pouvoir sur le mouvement progressiste initié par Lénine (et je dirais plutôt par les Soviets) est juste, mais cela ne fait que confirmer ce que dit Lordon.
Donc la barbarie, ce n’est pas l’absence de culture ou de civilisation, c’est une culture qui détruit la culture. La barbarie antique se contentait de détruire la culture des autres. Comme l’a vu Michel Henry dans son livre sur ce sujet, la barbarie moderne - dont le néo-libéralisme contemporain n’est qu’un des avatars - consiste à détruire la culture de l’intérieur, comme une tumeur cancéreuse. On est donc ici dans tout autre chose qu’un simple jugement moral mais plutôt dans une hypothèse voire un constat d’ordre médical. La moralité suppose acquis le sens de la discipline, l’instruction, et la civilité (le comportement policé). La barbarie, surtout moderne, remet en cause l’existence même de la culture et de la société comme corps constitué d’individus ayant les mêmes intérêts.
Or la barbarie qui à mon avis est bien plus qu’américaine mais mondialisée, est assez facile à déceler dans les discours et les activités de masse (sports, alimentation, divertissements, organisation du travail...), même si certains ensembles résistent mieux que les USA et l’Europe de l’ouest : dévalorisation pour les masses du savoir, de la connaissance, comme du sens moral qui est au fond la conscience d’un intérêt collectif possible ; encouragement à la superstition (sous la forme de « techniques de management » et autres « programmation neuro-linguistique »), de l’égoïsme, de la cupidité, de la force brute etc.
La brutalité et l’immoralité sont une conséquence de la barbarie. La barbarie, c’est une culture qui tourne mal, par ignorance et par sottise (volonté de ne pas comprendre). Mais le terme de barbarie n’est subjectif que si on en donne une définition subjective. Objectivement, voir mon commentaire ci-dessous, la barbarie repose sur l’idée qu’il existe des êtres humains inférieurs avec lesquels il est a priori inutile de discuter, ce qui est parfaitement logique puisqu’on ne les en croit pas capables, d’où le droit qu’on s’accorde alors de détruire leur « fausse » culture quand ce n’est pas ces autres êtres humains inférieurs eux-mêmes. Bien sûr que l’empire romain a été une des civilisations les plus barbares. Qu’Attila et les Huns aient été des barbares à l’égard de l’empire romain, n’empêche nullement que les romains comme avant eux les grecs et les macédoniens, aient été des barbares aussi à l’égard des civilisations voisines.