Bon article en ce qui concerne le travail de réappropriation des mots confisqués par l’idéologie néo-libérale : depuis les années 70, parler de barbarie, c’est mal parce que c’est ignorer que toutes les valeurs sont relatives. Résultat : seule compte la force, et on ne peut plus aussi facilement critiquer la barbarie quand elle est pratiquée par nos élites. Mais Levi-Strauss a souvent mal été compris. Quand il disait « le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie », ce n’était pas une façon de rejeter l’usage de cette catégorie axiologique, comme le relativisme mercantiliste a voulu l’entendre, c’était une façon de dire que le barbare est factuellement celui qui croit qu’il y a des sous-hommes, des gens avec qui il est a priori inutile de discuter rationnellement, et qu’il faut donc contraindre par la force. Ainsi en a-t-il été d’Alexandre comme d’Attila ou encore de Napoléon et de Hitler.
La définition bien comprise de Levi-Strauss me semble plus fondamentale que celle de l’auteur, mais cette dernière en est une propriété immédiate : quand on pense que l’autre n’est pas vraiment humain, on peut se permettre d’ignorer sa culture et donc de détruire sa civilisation.
Mais nous sommes bien d’accord, les USA sont gouvernés par des gens qui ont tendance à penser qu’ils sont les seuls véritables êtres humains de la planète, les seuls donc à pouvoir bénéficier pleinement des droits de l’homme. C’est leur culture protestante et néo-libérale qui les y conduit : Dieu ou une sorte de divinité new-age les a élu pour leur humanité supérieure, c’est-à-dire leur esprit d’entreprise et leur persévérance (pour ne pas dire leur cupidité et leur entêtement) et les a béni en leur accordant la puissance par laquelle ils doivent civiliser le reste du monde.
De même que l’homme peut être l’animal le plus dangereux pour l’homme, la culture peut être ce qu’il y a de plus destructeur pour la culture. Surtout, comme le disait Levi-Strauss, quand la culture est encore primitive ou qu’elle l’est redevenu. Dans une culture primitive, celui qui parle une autre langue est niaisement considéré comme quelqu’un qui dit rien de sensé, on peut donc le traiter à peu près comme un animal.
A la racine de la barbarie, il y a donc l’ignorance de l’humanité de l’autre, jointe à la connaissance de sa propre humanité. Ainsi, au delà des USA et de leur gouvernement, il y a le corps d’idées qui gouvernent le monde actuellement, qu’on appelle néo-libéralisme, et qui est loin de se limiter aux USA, comme les habitants d’Amérique du Sud le savent bien entre autres. D’après ce système justement, l’Etat est une mauvaise chose par rapport à la liberté des individus (les plus aisés socialement), qui ne doit être toléré que dans la mesure où il protège les plus aisés contre les moins aisés, de façon à maintenir les inégalités sociales qui permettent de continuer de croire qu’on est vraiment élus pour gouverner les non-élus.
Ainsi l’école publique a méthodiquement été détruite dans la plupart des pays occidentaux, tous les services publics et outils de réduction des inégalités sociales ont été déconstruits avec constance. C’est cela la principale barbarie néo-libérale : non pas seulement la destruction des autres civilisations, mais la destruction même, de l’intérieur de la civilisation occidentale ordonnée autour de la recherche d’un véritable bien commun (la liberté comme la justice : pour tous et pas seulement pour les plus habiles). La pensée néo-libérale est le cancer de la civilisation occidentale.
Pas eu le temps de répondre à tous les commentaires tout simplement. A la différence de beaucoup d’auteurs ici, il me semble que je prends pas mal la peine de répondre aux commentaires.
Ariane, Je ne reproche pas à Dieudonné de rire de la shoah, puisqu’on peut rire de l’esclavage comme dans le film Case départ, je dis qu’à un moment où les esprits s’échauffent, où des gens comme Jacky se font tabasser par des agités du bocal, ce n’est pas en disant « moi, je ne suis spas antisémite mais je me réserve la possibilité de le devenir et de toutes façons, on ne sait pas qui a commencé entre les nazis et les juifs » que les esprits vont s’éclaircir. Admettre sérieusement la possibilité de devenir antisémite, donc de croire qu’on peut être digne de haine juste parce qu’on est juif, c’est très con. C’est comme si quelqu’un à qui on reproche un sionisme extrémiste disait dans un contexte d’agitation générale « moi je ne suis pas antiarabe mais je pourrais le devenir, d’ailleurs entre les juifs et les palestiniens, moi je ne sais pas trop qui a commencé, mais j’ai ma petite idée ». Non franchement ? Où il est l’appel au calme ici ?
Diacono, Certes il existe une circoncision rituelle chez certains musulmans mais elle n’est pas un élément fondateur de l’identité musulmane en tant que telle. Et bien sûr ce n’est pas la circoncision en tant que fait matériel qui fonde l’identité juive, on peut être circoncis pour des raisons médicales sans être juif, c’est la circoncision comme signe intime de l’appartenance à la culture juive qui est en jeu. Ce qui d’abord signifie l’alliance du peuple juif et de Dieu devient ensuite le signe de l’unité de l’individu et de la communauté juive.
Vos héros ne sont pas les miens, loin de là. J’ai indiqué quelques éléments chez Spinoza qui permettent de comprendre pourquoi il n’aurait pas été sioniste. Freud et Einstein ne l’étaient pas non plus à ma connaissance. Ensuite vous donnez une définition du sionisme qui n’est pas celle des sionistes. Peut-être que le sionisme conduit finalement à ce que vous dénoncez, mais si vous commencez à discuter avec les sionistes en leur disant qu’ils sont ce qu’ils ne pensent pas être, autant passer tout de suite aux mains. Si vous voulez discuter avec un antisioniste, ne commencez pas à lui dire que c’est donc automatiquement un antisémite ; si vous voulez discuter avec un sioniste, ne commencez pas à lui dire qu’il est un fasciste. Pour ce que disent les juifs orthodoxes antisionistes (ce qui n’est pas mon cas), c’est leur croyance mais ils ont le mérite de s’en remettre à Dieu pour l’accomplir et de ne pas prendre les armes pour l’imposer aux autres.