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Bernard Grua

Bernard Grua

Photographe voyageur | Contributeur : Russia Beyond the Headlines, Diploweb, L'Express, La Tribune, Ouest France, Breizh-Info, Informnapalm, Ukrinform, Ukraine Crisis Media Center, , ... 
Intéressé par les pays de l'ex-URSS : Russie (nombreux voyages en Sibérie en été et en hiver - Monts Saïans, Baikal, Iakoutie, Extrême Orient) Ukraine, Tadjikistan, Ouzbekistan, Kirghizstan.

Tableau de bord

  • Premier article le 15/02/2018
  • Modérateur depuis le 20/02/2018
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Ses articles classés par : ordre chronologique













Derniers commentaires



  • Bernard Grua Bernard Grua 10 février 17:07

    3/4. LA RUSSIE IMAGINAIRE ET LA « PASSION DE L’IGNORANCE »

    La difficulté, en France, tient au fait que cette analyse entre en collision frontale avec une Russie largement imaginaire. Une Russie construite par fascination esthétique, par héritage intellectuel, par capital symbolique, ou par opposition réflexe à l’Occident américain. Cette Russie-là est abstraite, désincarnée, souvent figée dans le XIXᵉ siècle ou dans la guerre froide. La mettre en cause revient à fragiliser un repère symbolique parfois ancien, souvent affectif.

    C’est ici qu’intervient ce que Jacques Lacan appelait la « passion de l’ignorance »  : non pas le simple fait de ne pas savoir, mais le refus actif de savoir, ou de reconnaître ce qui mettrait en crise une représentation confortable du monde. Ce que l’on ne connaît pas — ou ce que l’on ne veut pas connaître — est nié, minimisé ou disqualifié. La réalité du conflit, l’expérience ukrainienne, ou les analyses issues d’un vécu russe ou soviétique deviennent secondaires face au maintien de l’imaginaire.

    D’où la violence de certaines réactions. Elles ne traduisent pas tant une défense raisonnée de la culture russe qu’un refus de déplacer son propre regard. Reconnaître qu’une culture admirée peut aussi produire de la domination, de la hiérarchisation et de la guerre implique un coût psychique. Beaucoup préfèrent donc ramener le conflit à un affrontement géopolitique externe, où la Russie ne serait qu’une puissance « provoquée » ou « encerclée », évacuant ainsi toute réflexion sur les structures culturelles profondes.



  • Bernard Grua Bernard Grua 10 février 16:58

    QUAND “RUSSOPHOBIE” REMPLACE L’ARGUMENTATION

    (À propos d’un mot employé pour neutraliser la discussion)

    Ce qui frappe dans un certain nombre de réactions, ce n’est pas tant le désaccord que la nature des procédés mobilisés pour contourner le cœur du sujet.

    L’un des indices les plus révélateurs dans ce type de réactions est l’usage quasi mécanique du mot-clé réflexe, celui qui sert précisément à ne pas répondre : « russophobie ». Il apparaît rarement comme un concept discuté. Il fonctionne comme un signal d’alarme rhétorique, destiné à disqualifier d’emblée toute analyse critique. Il apparaît systématiquement lorsqu’il n’y a pas de réponse possible sur le fond.

    Une phobie désigne un trouble psychique. Employer ce terme pour qualifier une analyse historique ou culturelle relève d’un glissement volontaire de registre. Ce mot n’est pas né dans le débat intellectuel ; il a été promu à partir de 2014 par les médias d’État russes, au moment où l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass devenaient difficilement défendables. Dans le même mouvement, l’expression « hystérie anti-russe » a été lancée — avec moins de succès, mais la même fonction : psychologiser l’adversaire pour éviter de traiter les faits.

    Ce mécanisme s’accompagne presque toujours de whataboutisme : l’OTAN, les États-Unis, le colonialisme occidental, la diversité culturelle russe, les langues régionales, etc. L’argument consistant à brandir les fautes occidentales ou américaines fonctionne comme un écran de fumée.

    Il permet d’éviter d’interroger ce qui est devenu aujourd’hui visible : l’adhésion sociale massive, en Russie, à une guerre d’agression justifiée par un récit historique, culturel et civilisationnel. Ces éléments ne sont pas faux en soi, mais ils ne répondent pas à la question posée. Ils déplacent le débat pour neutraliser ce qui dérange.

    La question posée n’est pas : «  La Russie tolère-t-elle des expressions culturelles minoritaires ? » Ni même :« L’Occident a-t-il commis des crimes historiques ou culturels ? ». Ces points, constamment rappelés, relèvent d’un déplacement du débat.

    Opposer la présence de statues, de chansons en langues minoritaires ou de politiques culturelles formelles ne répond en rien à cette question. Les empires ont toujours su intégrer, folkloriser ou exhiber des diversités tout en maintenant un centre symbolique dominant.

    La reconnaissance culturelle n’est pas l’antithèse de l’impérialisme ; elle en est souvent un outil.

    Quant à l’Ukraine, la présenter comme le foyer d’un « impérialisme culturel » tout en niant la situation coloniale historique qu’elle a subie relève d’une inversion accusatoire classique. La déconstruction de symboles impériaux n’est pas une entreprise de domination, mais un processus de désassujettissement. Confondre les deux revient à adopter le point de vue du centre impérial comme norme universelle.

    C’est précisément pour cette raison que la formule « la grande culture russe comme matrice d’un suprémacisme impérial » agit comme un chiffon rouge. Non parce qu’elle serait infondée, mais parce qu’elle oblige à penser ce que beaucoup préfèrent ne pas voir.




  • Bernard Grua Bernard Grua 10 février 12:46

    2/4. IMAGINAIRE IMPÉRIAL ET GUERRE : L’ENRACINEMENT CULTUREL

    Parler de culture n’est pas parler de génétique, ni d’« essence », ni de culpabilité collective. C’est parler de récits dominants, de hiérarchies symboliques, de représentations du monde transmises, normalisées et intériorisées. Dans le cas russe, de nombreux travaux récents montrent l’existence d’un imaginaire impérial structurant, dans lequel la guerre n’est pas une anomalie ou un accident, mais un horizon récurrent, et où l’expansion et la domination des périphéries sont perçues comme naturelles, voire nécessaires.

    Ce qui a changé depuis 2022, c’est que cette dimension n’est plus seulement observable dans les discours du pouvoir, mais dans l’adhésion sociale qu’ils rencontrent. C’est précisément ce que Svetlana Alexievitch a formulé dans un constat tardif mais décisif : non pas l’idée d’une culture « violente » au sens simpliste, mais celle d’une culture dans laquelle la guerre est constitutive du récit collectif, de la grandeur nationale et de la place de la Russie dans le monde.

    L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a agi comme un révélateur : la première à formaliser le lien entre culture russe et guerre est Anna Colin Lebedev, qui, à l’instar d’Alexievitch, a vécu en Russie et en URSS. Son analyse montre que ce n’est pas seulement le pouvoir politique qui agit : il existe un imaginaire culturel structurant et hiérarchisant, une véritable matrice de suprémacisme, qui rend la guerre à la fois pensable et légitime, en considérant l’Ukraine comme une périphérie subordonnée du centre impérial.



  • Bernard Grua Bernard Grua 10 février 12:39

    1/4. LA CULTURE, ET NON LE POUVOIR, AU CŒUR DU DÉBAT

    Ce qui provoque aujourd’hui les réactions les plus vives n’est ni la critique de Vladimir Poutine, ni même la dénonciation de la guerre en Ukraine. C’est l’énoncé selon lequel la « grande culture russe », telle qu’elle s’est historiquement constituée et pensée, peut être une matrice de suprémacisme impérial, et donc un facteur actif dans le déclenchement de la guerre actuelle.

    Ce point est rarement discuté sur le fond. Il est presque immédiatement recouvert par des déplacements rhétoriques bien identifiés : comparaisons avec les crimes occidentaux, dénonciation de l’OTAN, rappels du colonialisme européen ou américain, ou encore références générales au « deux poids deux mesures ». Ce réflexe, observé ici, relève du whataboutisme le plus classique. Il ne vise pas à comprendre, mais à neutraliser une question jugée dangereuse, parce qu’elle touche à la culture elle-même, et non plus seulement au pouvoir politique.

    À cela s’ajoutent des propos de comptoir, souvent péremptoires, recyclant des narratifs simplifiés et des fantasmes sociétaux. Ils donnent l’illusion d’un savoir critique, alors qu’ils fonctionnent surtout comme un écran : un moyen de ne pas regarder ce qui dérange, de ne pas interroger ce qui est intériorisé depuis longtemps.



  • Bernard Grua Bernard Grua 10 février 11:47

    @Jelena

    Pour être très clair et rigoureux sur ce point : affirmer que l’Ukraine est une invention austro-hongroise ou que l’ukrainien n’existait pas au Moyen Âge est faux historiquement. Voici pourquoi, avec sources et exemples.

    1. L’IDENTITÉ UKRAINIENNE : UN CONTINUUM MÉDIÉVAL

    • Les populations orientales slaves du bassin du Dniepr, du Pripet et des Carpates existaient depuis la Rus’ de Kiev (IXᵉ–XIIIᵉ siècles).
    • Elles avaient des usages vernaculaires distincts, que l’Église orthodoxe a parfois notés dans les chroniques ou documents liturgiques.
    • Exemple : les graffitis et inscriptions de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (XIᵉ siècle) contiennent des formes de vieux-slavon plus proches des dialectes qui ont évolué vers l’ukrainien que vers le russe moderne.
    • Ces inscriptions restent compréhensibles pour un Ukrainien contemporain, mais pas pour un Russe non spécialiste des anciens dialectes slavons.

    Source : Shevelov, A History of the Ukrainian Language, 1964.

    2. L’ÉMERGENCE DE L’UKRAINIEN LITTÉRAIRE

    • Le premier auteur majeur à écrire dans une forme reconnaissable de l’ukrainien est Ivan Kotliarevsky (Eneïda, 1798).
    • Avant lui, la langue était orale, mais pas inexistante : elle était utilisée dans les chansons, proverbes, correspondances et documents locaux.
    • La standardisation sous les Austro-Hongrois ou au XIXᵉ siècle n’a fait que codifier et diffuser ce qui existait déjà.

    Source : Shevelov, op. cit. ; Plokhy, The Origins of the Slavic Nations, 2006.

    3. L’UKRAINIEN N’EST PAS UN « GLOUBI-BOULGA »

    • Oui, la langue a reçu des influences polonaises ou allemandes, surtout dans les régions occidentales.
    • Mais ces influences ne transforment pas le fond slave oriental  : phonétique, grammaire et lexique restent distincts du russe, dès le Moyen Âge.
    • La russification impériale a surtout eu pour effet de masquer et marginaliser l’usage ukrainien, pas de l’inventer.

    4. L’UTILISATION IMPÉRIALE DU TERME « PETIT-RUSSE »

    • À partir du XVIIIᵉ siècle, l’Empire russe impose « Petit-Russe » comme catégorie administrative et idéologique pour subordonner l’Ukraine à Moscou.
    • C’est un outil de domination et de hiérarchisation, pas une preuve de l’inexistence d’une identité ou d’une langue ukrainienne.

    Sources : Plokhy, 2006 ; Kappeler, The Russian Empire, 2001.

    CONCLUSION

    • L’Ukraine n’est pas une invention austro-hongroise ni soviétique.
    • L’ukrainien existe depuis la Rus’ de Kiev sous des formes vernaculaires et dialectales, puis littéraires à partir de Kotliarevsky.
    • Les empires et administrations qui ont tenté de le marginaliser n’ont jamais effacé cette continuité.

    Autrement dit : il y avait un peuple et une langue ukrainienne bien avant toute manipulation impériale ou soviétique. Toute affirmation contraire relève d’une vision idéologique et non d’histoire scientifique.

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